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doute didactique

Aurelie a raison, j'avais gardé en mémoire les bons souvenirs de mon métier. J'avais oublié que comme un médecin ne sauve pas des vies tous les jours, un professeur ne change pas celle de ses élèves tous les matins. J'avais oublié le vacarme que provoquaient 10 chuchotements conjugués, l'angoisse du flottement entre deux activités, le stress de la parole à distribuer quand 10 doigts se lèvent, en mode conférence de presse à la maison blanche.

pédagogieJ'avais oublié certains détails, qui font qu'aujourd'hui, j'angoisse à l'idée de faire partie de ces profs brouillons ou dépassés, ennuyeux ou...oubliés. 3 ans d'ancienneté, et toujours ces erreurs du débutant. Mes proches me croient laxistes et me ressassent des lieux communs « tu dois avoir plus d'autorité, tu dois sévir au moindre mouvement, les élèves aiment les profs justes et sévères... » Quelles belles images d'Epinal des instituteurs respectés qui contaient l'histoire de France, des grandes batailles et des grands hommes, restées dans les mémoires de ceux qui étaient assis sur ces mêmes bancs que je contemple, derrière mon bureau. Ils croient que je rêve popularité peut-être? Bien que la vie sur l'estrade fassent de nous des bêtes de scène, je rêve seulement d'éveiller la curiosité. Et si possible, donner une chance à ceux que l'Ecole rejette.

Sauf que sur l'estrade, les problèmes sont différents. J'ai retrouvé mes petits réflexes pratiques, professionnels, la gestion de l'espace...mais je fais des erreurs. Je commence une activité alors qu'il ne reste que 10mn, j'oublie à la rentrée d'indiquer que le cours sera noté à droite et les titres en rouge. J'essaie d'être fidèle à mes convictions: travail de compétences avec les documents et bientôt à l'oral, activités alternées en cours du récit aux questions...mais c'est fade. Quel gachis de ne pas arriver à raccrocher le commerce colonial à la mondialisation. Quelle défaite de ne pas faire réfléchir mes élèves sur les libertés en bossant sur l'esclavage. Et si j'arrivais à les ennuyer en parlant des lumières? Ce serait le ponpon.

Vos profs justes et sévères, vous les écoutiez parce que leurs cours étaient intéressants. Faire taire une classe par le regard, quelques carnets relevés, des mots brefs, une attitude théatrale, je peux. Mais quand le cours ne fait pas sens, le charme (le bluff?) est rompu. Je rêve que mes cours éveillent l'intérêt des ces adolescents des petits villages du Narbonnais.

Mais pour pouvoir aider les challengers de la reproduction sociale, pour pouvoir traiter les difficultés individuelles, il faut passer par le respect des règles collectives, imposées, et punir quand un élève prend la parole sans la demander, se lève quand ce n'est pas prévu, réplique à une consigne, se dispute avec un autre. En même temps, il faut assurer le service administratif: les absences, les carnets, l'infirmerie, les élèves qui reviennent de la vie scolaire, les papiers à distribuer. Avant tout, il faut faire travailler ceux qui en ont envie, distribuer la parole en faisant participer le plus de monde. Arpenter les endroits chauds, les angles morts de la classe. Et cela prend du temps, et ferait parfois presque perdre de vue le fait que j'enseigne l'histoire et la géographie, que ces petits chapitres soulignés en rouge sont des clés, fragmentées de la comprehension du monde.

Je ferai de mon mieux. Pour faire mentir Bourdieu.

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