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Trois collèges et un conseil de classe

reunion2.jpgJeudi, la journée était longue. Levé aux aurores, tellement absorbé par « la trilogie berlinoise » de Philip Kerr que je n'ai pu me retenir de reprendre ma lecture à 6 heures du matin. Le temps d'avaler un kiwi et un dessert à la pistache, la voiture démarre.

Ma première destination, c'est un petit collège du Minervois. Au bord des vignes, il est perdu au milieu des villages qui s'échelonnent sur la frontière héraulto-audoise. Un monde oublié, où des collines de pinèdes bordent le canal du midi dans une plaine cramée par le soleil (même en mars!). Je dois y passer la matinée : c'est la période des mutations intra-régionales et j'assure une permanence pour mon syndicat, les enseignants de l'Unsa. Je m'installe dans la salle des profs, je sors mes dépliants, je suis prêt pour un speed-dating spécial « muts », ce moment tant redouté chez les enseignants où il faut quitter un environnement douillet pour...l'inconnu.

Je papote : on parle de la découverte des métiers avec un prof de sport. Que peut-il montrer à ses élèves quand toutes les industries de la région ferment les unes après les autres ? Mon traditionnel tour des popotes commence: Je passe à la vie scolaire voir le CPE. Une de ses surveillantes part en congé maternité et elle n'est pas remplacée. Il enrage. On bavarde. Il est là depuis une dizaine d'années, il est inquiet : « avant, on leur disait que s'ils ne bossaient pas, ils finiraient à la vigne. Mais maintenant, la vigne, c'est pas si mal que ca, vu ce qui les attend... ».

Le temps d'avaler un kebab à Carcassonne passe vite : je dois reprendre la route pour ma seconde permanence. La départementale que j'emprunte zigzague en attaquant la Montagne noire. Je m'arrête loin de tout, au bord d'une forêt et d'un petit ruisseau. Ces petits chalets, un collège ? Retrouvailles avec une ancienne camarade d'IUFM. Placardage sur un panneau syndical accroché à côté d'un panneau à fléchettes. Là aussi, à la vie scolaire, on est content de me voir. Une employée en est à son 23ème contrat. Elle demande l'impossible : la titularisation. À 10 trimestres de la retraite. Elle n'est pas la seule, elle le sait : 10% du personnel de l'éducation nationale est contractuel.

Il est déjà temps de repartir, de dévaler les pentes du dernier contrefort sudiste du massif central, pour longer la montagne d'Alaric et retrouver les rivages méditerranéens. Je m'arrête avant la mer : cette fois c'est mon collège, j'ai conseil de classe.

Passons rapidement sur les synthèses, le mutisme des délégués élèves, l'absence des délégués parents (à 16h30, je ne leur en veux pas). Les petits débats pour savoir si l'on met des compliments à un élève qui a un peu bavardé, etc. Deux cas d'élèves me taraudent et m'ont donné envie d'écrire. Le premier, c'est un petit intenable. Son bulletin laisse transparaitre l'énervement des collègues, moi y compris. Il veut tout le temps parler, il fait rire les autres, il dort en classe...On le sanctionne, mais on doit parler orientation... « prepa pro ? » La prof principale réagit instantanément « mais c'est du gachis, il participe tout le temps, il est super intelligent ! » Passons sur notre vision de l'enseignement professionnel où on ne PEUT pas faire échouer des petits intelligents. On ne peut pas gérer un élève qui refuse les règles du jeu scolaire, "assis/debout" et "lève la main pour parler". Moi non plus d'ailleurs.

Deuxième cas : chute libre dans toutes les matières, manque de travail... « prepa pro ? » suggere un collègue... j'étouffe, j'enrage : « mais elle est passionnée par l'actualité ! Elle est très mature, c'est juste que... » le video-projecteur est déjà passé à autre chose. L'avenir de la petite en reste là.

Je ne supporte plus ces débats d'une heure 30 où tout va vite parce qu'on a faim et qu'on veut rentrer à la maison. Il faudrait tant de temps pour traiter les problèmes en amont. Savoir comment gérer un élève, le voir, discuter. Comprendre les difficultés d'un autre, choisir un traitement. Avoir des solutions à proposer à ceux qui chutent. Avoir l'impression que le service public d'éducation a les moyens d'agir, pas pour sauver les âmes, mais pour sauver les rêves des millions d'enfants qui passent entre nos mains.

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