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  • Sous les drapeaux

     Logo_of_the_French_Army_(Armee_de_Terre).svg.pngC'est 3 heures du matin. On me touche l'épaule, je me réveille, et encore assoupi, je soulève la bâche qui me réchauffe un peu. "Contact!" insiste mon binôme. Autour de nous, la nuit explose, la cuillère d'une grenade fuse, et dans le trou de combat où l'autre partie du groupe surveille un carrefour, une rafale retentit: nous sommes attaqués! Il fait froid, il fait humide, je dors dans une forêt, les rangers aux pieds, un fusil d'assaut coincé dans mon duvet.

    Je suis réserviste de l'armée de terre. 20 à 30 jours par an, je serai mobilisé pour participer aux activités du régiment que j'ai choisi. Ainsi, à côté de Mon métier, je peux accomplir ce qui me semble un devoir essentiel du citoyen, la défense de la nation. Je viens de terminer ma formation initiale du réserviste (FMIR). Après 13 jours sans sommeil et sans hygiène, ces quelques lignes ne pourront refléter cette merveilleuse expérience. Il me faudra encore quelques temps pour arrêter de me mettre au repos réglementaire dès que j'entends quelqu'un crier à côté de moi. Ou de vérifier si mon fusil est toujours sous mon lit en me réveillant.

    C'est 14h et il fait très chaud. Je suis posté. Pour traduire, couché à plat ventre sur des éclats de granit, le nez dans les ronces, mon FAMAS en bipied pour surveiller le chemin, j'attends que l'adjudant vienne nous chercher pour l'activité combat: se protéger, se camoufler, progresser, mon cours préféré. D'ici là, j'observe méticuleusement une fourmi et je me fais picorer par ces saletés de moustiques tigres. Nous sommes en rallye, donc nous restituons nos connaissances en NRBC, tir, transmissions radio, topographie, combat...C'est le moment de dire tout ce que je sais sur la détection d'une attaque chimique, la procédure radiophonique, l'utilisation d'une boussole et les techniques de camouflage.

    C'est 5h45 comme tous les matins le réveil de mon binôme fait sursauter les 20 habitants de la chambrée. Dans le noir, nous laçons nos rangers et nous dirigeons à tâtons vers les lavabos, claquant vaguement des talons et des paumes en croisant les gradés en chemin. La chambrée est une véritable démocratie: répartition des TIG, répercussion des ordres du lendemain, et théâtre des franches rigolades de potaches qui jalonnaient sans doute la vie du contingent. Tout le monde court, houspillé par les ordres parfois un peu contradictoires des brigadiers: dans une heure 30 c'est le "rasso". Avec un peu de chance on aura le temps de déjeuner notre ration lyophisée...

    Il est midi sur le champ de tir et nous avons 15mn pour manger avant de reprendre l'instruction au tir de combat (tir au FAMAS du 25m debout au 200m couché). Chaud! Le repas sera donc froid: je déchire un carton qui contient mon approvisionnement pour 24h, j'attrape une barre protéinée, des fruits desséchés, j'engloutis une terrine avec des biscuits, et je mange mes pâtes en boite avec mes doigts: j'ai oublié mon "tatou" (couvert en kit) et depuis une semaine mes standards hygiéniques sont en régression: 14h de travail, de cours et de sport par jour, nous crevons la dalle!

    Il est 10h sur le parcours d'obstacles, et après un échauffement qui a déjà occasionné quelques pertes (40% d'abandons à la fin de la FMIR) nous entamons le parcours: la "girafe", la « planche irlandaise » et enfin la "fosse": coincé dans un trou de deux mètres à 15 nous avons 15 secondes pour sortir. Et c'est à cette occasion que j'ai vu le mieux fonctionner les valeurs de l'armée française: le dépassement de soi et la cohésion. Dépassement de soi quand ma collègue de 20cm plus courte que moi se jette contre la paroi et portée, poussée, tractée, sort du trou comme le reste du groupe: personne ne doit rester en arrière, les plus fatigués sont portés par les poches pendant les marches et faire de son mieux ne suffit pas, tous, nous allons au delà de l'épuisement, aidés par cet effet de groupe que rien ne marque plus que l'ordre serré.

    C'est 21h et la nuit s'est couchée. Sur le terre-plein, à la lueur des flambeaux, le garde-à-vous qui claque, l'hymne national qui retentit, les voix qui s'élèvent ensemble pour s'engager sur le code du soldat, le pas cadencé, les treillis de défilé brossés, tout relève l'uniformité d'un corps militaire, un outil entraîné pour agir, comme un athlète, à l'unisson, dans l'accomplissement de sa mission. Et c'est grisant. Même si, deuxième de ma promo, je cafouille dans le salut au lieutenant-colonel qui me remet un insigne. Soldat, c'est un métier, et 13 jours ne peuvent qu'initier!

    En résumé, aux antipodes de préjugés éculés, l'armée n'est pas un lieu de brimades et d'humiliations. Quelques blagues machistes à part, mes supérieurs, brigadiers, lieutenants, capitaines, étaient souvent des femmes. J'en ressors, fier de ce dont je suis capable, avec un brevet de premiers secours, des vêtements bariolés et de nouveaux amis. Même pour le "tringlot" de base que je suis, c'est un lieu d'apprentissages de valeurs, de savoir-faire, de savoir-être, absolument pas en contradiction avec celles que je porte comme enseignant.