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  • La fabrique des inégalités

    1c0e7371a1346b31cd276b018405bbc5.jpgMais pourquoi tant d'animosité sur la toile dès qu'on évoque la réforme du collège? Baïonnette au poing, les partisans et les détracteurs se reprochent des abandons, de scandaleuses trahisons. Même l'ambassade d'Allemagne s'en mêle.

    On aurait donc supprimé une matière? Changé la durée de l'heure? Les menus de la cantine? Supprimé le brevet? Changé le contrat de travail des personnels éducatifs? Rien de tout celà, le projet de Najet Valaud Belkacem touche à 20% du temps horaire. En résumé, LV2 en cinquième au lieu de la quatrième, plus d'accompagnement en sixième et on remplace les options supplémentaires par un temps interdisciplinaire de projets. Personnellement, j'aurais voulu qu'on aille plus loin, qu'on discute du temps scolaire, des vacances, de l'heure de cours trop courte, de la formation continue. Même pas.

    Pourtant on l'attendait cette réforme, rien ne bouge au collège depuis la réforme Haby de 1975. On a supprimé les filières, tout le monde est ensemble entre 10 et 14 ans (à peu près). Mais sur la base d'un modèle, le lycée élitiste du début du XXème siècle, qui ne conduisait que 2% des élèves au bac. En bref, dès qu'on veut réformer le collège on doit choisir si on veut une gare de triage pour sélectionner les meilleurs rejetons pour les filières d'excellence, ou une vraie école fondamentale qui amène à la fin de la scolarité obligatoire. Le gouvernement actuel a fait le choix du second modèle: plus d'accompagnement pour réduire l'échec, pédagogie de projet pour donner plus de sens aux savoirs, parallèlement à une éducation prioritaire reboostée et à de nouveaux programmes favorisant l'inventivité des équipes pédagogiques.

    Il fallait bien le changer ce vieux collège, lieu de bruit, de pleurs, de souffrance même pour les personnels et les élèves, dans un système qui produit 150 000 décrocheurs par an, dégoûte certains de l'école et ne joue pas son rôle de moulinette républicaine quand il envoie 46% des fils d'ouvriers vers le bac pro et 75% des fils de cadres vers le bac général.

    Changer le temps scolaire, le travail des enseignants, c'est compliqué, on change donc le contenu des cours. Et je prendrais beaucoup de plaisir à impliquer mes petits collégiens dans les projets "développement durable", "langues et cultures de l'antiquité" ou encore "information communication citoyenneté" qui peuvent me concerner comme prof d'histoire géo, pour transformer ma classe en salle de rédaction d'un journal, bosser avec mon collège de SVT sur des sorties consacrées à l'eau, ou monter une pièce de théâtre antique! Et c'est pas fini! Avec les nouveaux programmes, mon cours va avoir une autre tête, avec des situations complexes ou j'embarquerai toute ma classe dans une simulation de crise, avec plus de travail à l'oral et en équipe comme je l'espere depuis dix ans...

    Mais voilà dès qu'on parle de changement au ministère de l'éducation, le sol tremble, les hurlements retentissent. On a trois syndicats qui sont automatiquement contre (FSU/CGT/FO), un autre qui en profite pour demander le retour au système d'avant la seconde guerre mondiale (SNALC), une partie de la droite, l'extrême droite et des soi-disant intellectuels qu'on traîne de plateau en plateau pour pleurnicher sur la perte des valeurs, sur "toutfoutlecamp", l'idéologie soixanthuitarde du renoncement et de l'amusement facile. Aucun rapport avec les discours de Petain sur le front populaire et la paresse.

     

    Là où vraiment ca ne passe pas c'est que la ministre veut que tous les élèves aient le même nombre d'heures...donc finies les options facultatives bilangue (deuxième langue dès la sixième) et le latin grec. Je suis de tout coeur avec les profs d'allemand, étant moi-même prof de section européenne, on doit favoriser leur langue, trouver un moyen de les favoriser dans cette réforme pour organiser la diversité linguistique. Je suis de tout coeur avec mes collègues de latin pour que les langues anciennes prennent toute leur place dans la culture du collège.

    Mais arrêtons d'être hypocrites, moi et tous mes collègues, et plus largement tous ceux qui sont issus des catégories sociales qui ont un peu de capital culturel, nous sommes TOUS passés par toutes ces options dans laquelle on retrouve les meilleurs élèves! Alors jouons carte sur table, oui c'était sympa de se retrouver entre nous mais rabotter un peu sur ces options (qui feront l'objet de dispositifs d'accompagnement, et intégreront les EPI) pour les proposer à tout le monde, c'est pas la fin du monde! Même si le fait qu'elles étaient importantes pour les établissements défavorisés fait question.

    Alors oui cette réforme me plait parce qu'il y a beaucoup de choses à changer au collège mais elle ne va pas assez loin pour moi. Et je suis très attentif au fait qu'elle ne soit pas dévoyée sur le terrain: les moyens de dédoublement pour faire des petits groupes, faut pas les lâcher, ni la diversité linguistique, ni le fait qu'on puisse faire tous les EPI (ces projets interdisciplinaires) partout. Sinon, la réforme échouera, ce système profondément inégalitaire ne bougera pas d'un pouce, et la droite aura beau jeu de proposer sa réforme à elle...