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  • L'Ecole n'est pas faite pour les pauvres

    url.jpgLà vous vous dites, je déraille, "l'école est le patrimoine de ceux qui n'ont rien", "c'est le symbole républicain le plus fort", "c'est le premier échelon de l'ascenseur social". Désolé de vous décevoir. Les sociologues de l'éducation, de Duru-Bellat à Francois Dubet, répètent article après article que notre système scolaire aggrave les inégalités sociales au lieu de les corriger. De récents rapports de diverses instances viennent corroborer ces études alors que le débat sur la réforme du collège montre, des plateaux TV aux salles des profs, qu'il n'y a pas de consensus en France sur l'objectif majeur de notre système scolaire. Je ne vais pas faire une énième tribune sur "école de l'excellence" ou "réussite pour tous" les cahiers pedagogiques font cela bien mieux que moi.

    J'ai feuilleté les passionnantes publications du conseil économique social et environnemental sur l'école de la réussite pour tous et surtout le rapport de l'inspection générale sur "grande pauvreté et réussite scolaire". Ils m'ont juste fait honte. Pour mon pays, pour mon métier. Pour mes cours d'éducation civique sur l'égalité et la république. Des mots qu'on brandit bien volontiers et qu'on met au placard quand on défend des options qui permettent dès la sixième de donner plus d'heures à des enfants qui accéderont aux prépas et aux meilleures écoles.

    Mais je voulais parler de pauvreté. Au fil des rapports, j'ai lu qu'on repérait les familles pauvres parce que les enfants prenaient plus de pain à la cantine. Que les parents d'élèves s'organisaient dans certains collèges pour collecter des vêtements. Qu'on n'allait pas en classe européenne parce qu'on n'aurait pas les moyens de financer les voyages. Que la droite avait fait passé les fonds sociaux des collèges de 70 millions à 30 millions d'euros en dix ans. J'ai lu que les parents hésitaient à demander des bourses par fierté, peur d'être montré du doigt pour assistanat, que ces bourses ne couvraient même pas le prix de la cantine au collège. J'ai appris que 80% des élèves de SEGPA étaient issus de milieux défavorisés alors que dans d'autres familles on avait les moyens de donner un suivi individualisé aux élèves en difficulté.

    En tant qu'enseignant, ces exemples m'ont évoqué d'autres expériences: M. qui ne mangeait pas à la cantine et grignotait seul devant le collège, C. qui a quitté le système scolaire, travaillait à la cantine pendant que ses anciens amis piaillaient dans la cour de récré, A., qui avait "des problèmes à la maison", qui a claqué la porte de ma salle et qui n'est jamais revenu, E. qui avait du mal en cours car, arrivé récemment de Russie, il n'avait pas eu d'accompagnement...En tant que professeur principal, ces situations me tenaient à coeur mais le système était impuissant, face au décrochage, à l'échec, aucune solution, et le redoublement supprimé n'a fait l'objet d'aucune alternative.

    Depuis 2012, l'effort pour refonder l'école de la république, qui semblait logique avec la "priorité jeunesse" qui impregnait fortement les discours du candidat socialiste aux présidentielles, a été réel. La loi de 2013 parle d'une école inclusive. La réforme de l'éducation prioritaire, de la formation des enseignants, du collège, des rythmes scolaires, vont dans le bon sens pour changer les pratiques pédagogiques et réduire les inégalités scolaires mais la route est longue, le combat n'est pas fini. 1987, 2011, 2013 les précédents rapports sur les inégalités scolaires sont largement restés sans suite, les placards débordent à la rue de Grenelle. Il faut aller plus loin, plus vite, car la question n'est pas de mettre en danger la formation d'élites qui n'auront pas trop de mal à se débrouiller avec leur bagage culturel familial.

    La question, au-delà du chiffre si connu des 150 000 décrocheurs par an, c'est la moitié d'une génération qui fait connaissance chaque année avec un service public dont elle comprend petit à petit qu'il ne fonctionne pas pour elle. Quand on dépense 93 millions d'euros pour les "colles" de 83 000 élèves de prepa et 270 millions d'euros pour l'accompagnement éducatif de 893 000 collégiens, on montre clairement quelle est la priorité de la nation.

    Pourtant, les solutions existent. Ce n'est pas une question de nombre d'élèves par classe ou de carte scolaire, c'est immensément plus profond, il faut changer le système. Des pratiques pédagogiques explicites, une pédagogie différenciée pour ne pas externaliser, médicaliser l'accompagnement. Poser la question de la gratuité effective de l'école. Créer les conditions d'un climat "serein" à l'Ecole. Laisser tomber les devoirs maison. Démultiplier la formation continue des enseignants, dans les établissements. Donner aux profs des moyens financiers, horaires pour se concerter et adapter le projet pédagogique aux élèves, aller donc plus loin que la réforme des collèges...Tout ceci, pour sortir de l'hypocrisie d'une école républicaine qui ne fait que trier, et plus largement, donner un contenu au concept galvaudé de "république".