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  • La vision du métier

     

    educ-prioritaire-2.jpgL'image du métier d'enseignant est tellement différente de ce qu'on vit au quotidien sur l'estrade. Sans parler de la question des vacances, de la référence aux 18h qui ne sont qu'une petite partie du travail... Entre les films cultes où le professeur disserte, où l'orateur plaide comme au tribunal devant ses ouailles subjuguées, et la réalité du terrain, quel fossé ! Pourtant, certains ne se font pas à cette différence. Ils rêvent d'un âge d'or, regrettent l'autorité perdue, dénoncent la « fumisterie pédagogiste » et refusent l'évolution du système éducatif français, notamment vers des solutions d'inspiration nordique (socle commun, évaluation sans notes, numérique, etc.).

    Ils appellent « pédagogie du garçon de café » le fait d'accompagner les élèves dans leur travail, en se mettant à leurs côtés, à table, pour comprendre pourquoi les consignes ne sont pas comprises, pourquoi ils n'arrivent pas à retenir telle ou telle notion. Apparemment, se mettre au niveau des élèves, c'est perdre sa dignité...

    Ils se moquent de tous les tatônnements de ces enseignants passionnés qui tentent, en maths avec le travail en îlot, en histoire-géo avec les tâches complexes, en français avec la twittérature par exemple, de développer le travail d'équipe, l'autonomie de l'élève, la capacité à s'entraider et à coopérer pour développer de nouvelles compétences pourtant si utiles.

    Ils dénoncent la « bienveillance », dans l'évaluation ou dans la gestion de classe. Et pourtant, il faut bien les encourager, ces élèves si abîmés, surtout au collège, en tension face à l'échec, désorientés par des difficultés sociales, ou harcelés par leurs camarades, dans les pires cas.

    Cette année, après 6 années de pérégrination comme professeur remplaçant, j'ai obtenu un poste fixe. Je suis en REP +, les anciens collèges ECLAIR, établissement sur-prioritaire, et je l'ai choisi. Pour être utile, il faut agir à la base des inégalités, là où elles forgent les destins. Et je me sens comme un poisson dans l'eau. Depuis deux semaines, chaque collègue qui me croise me propose de travailler avec lui « eh tu veux pas qu'on travaille l'architecture ensemble en histoire et en technologie ? » « Je monte un projet EPS/histoire/SVT avec les sixiemes sur un ancien volcan tu es partant ? » « Je mets mes élèves par table de 4 en maths pour les faire bosser ensemble tu veux venir voir ? ». Les syndicats enseignants qui dénoncent l'interdisciplinarité tomberaient dans les vapes s'ils venaient faire un tour dans mon collège. Les EPI tant décriés par ceux qui veulent garder un collège qui ne marche plus existent déjà ici.

    « Non à la réunionnite ! » scandent leur tract ! QUOI rester après les cours pour discuter des élèves, des progressions, de l'activité, notamment culturelle, de l'établissement ? JAMAIS ! « Liberté pédagogique  »! Et pourtant. Comme si une réunion trimestrielle bâclée en 1h30 pour 30 gamins suffisait à cerner les difficultés des élèves, les moyens de les faire progresser ensemble.

    Dans mon établissement, grâce à la pondération mise en place par la réforme de cette rentrée, les réunions d'entre midi et deux qui avaient lieu entre deux salades et deux baguettes de pain sont prises sur des creneaux laissés libres. Et même si ce n'était pas le cas, la « réunionnite » fait partie des mœurs dans l'éducation prioritaire et les deux créneaux sont largement dépassés. Ce mardi, on coordonne l'action des professeurs principaux sur l'orientation. Demain, je vois mes collègues d'histoire-géo pour échanger sur l'enseignement moral et civique et créer un parcours citoyenneté. La semaine prochaine, je vois les collègues de la classe dont j'ai la charge pour repérer les élèves en difficulté et on vient nous expliquer le fonctionnement de la classe ENA (élèves nouvellement arrivés).

    Ca va être difficile. 50% des familles boursières au plus fort taux, un tiers sous le seuil de pauvreté, dans une des 5 villes les plus pauvres de France, avec un maire d'extrême droite qui met en miettes le vivre-ensemble tous les jours (voir le dernier bulletin municipal avec des photos de migrants prenant d'assaut les trains pour Béziers). Mais même pas peur. Mes collègues s'épaulent, avec pour maître mot l'exigence et la justice. Mes élèves sont très gentils, et pas plus remuants que d'autres. A suivre !