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La peur du premier cours

Il était 7h43 et sur la rambarde du 2ème étage, le ciel s’éclairait, chassant les brumes de l’aube vers la mer. J’entrais dans la salle 207 alors que déjà, dehors, le bruit des klaxons et des moteurs s’intensifiait. Je serrais entre mes mains les polycopiés que je venais de massicoter et la liste de mes classes. L’ordinateur s’allumait lentement et j’en profitais pour vérifier méticuleusement que je n’avais rien oublié. Ma clé USB, avec la présentation powerpoint et les vidéos que je voulais utiliser. Mon cahier avec le déroulé du cours. Mes feutres surtout. Qu’aurais-je fait sans feutres ? Rien ne manquait. Je cherchais un peu nerveusement comment allumer les enceintes. Il suffisait de les brancher. Déjà, il est 7h50 et la sonnerie retentit. Là, comme pour tous mes premiers cours depuis ma rentrée de stagiaire en septembre 2006, je commence à avoir peur.

Les élèves commencent se ranger sur la coursive. Deux élèves s’approchent, ils étaient en classe avec moi l’an dernier. Ils me demandent comment se sont passées mes vacances, et se rangent derrière leurs camarades. D’autres élèves passent, ils sont en troisième maintenant, et m’interpellent gaiement, me recommandant à leurs camarades, les petits quatrièmes. Le décor est posé, je suis connu...Tout le monde est arrivé, je parcours les rangs et je fais rentrer la classe en saluant chaque élève. Le rideau est levé, le spectacle commence.

J’ai chaud, c’est encore l’été. Et je ne peux pas ouvrir car j’ai besoin du silence pour ce début de cours, cette première heure de l’année. Alors, je transpire, et j’ai peur que cela se voit. Je reviens à mon déroulé, je me présente, je reviens sur l’emploi du temps, je tente de me fondre dans le moule du prof bien rangé, rigoureux, je parle du matériel, des livres à couvrir, des règles qu’on s’est fixé avec la collègue qui partage la classe. Ça, c’est fait. Après, je voulais parler de ce qu’on allait faire cette année. Bon, parler de la gangrène de Louis XIV pour tenter de détendre l’atmosphère était risqué, mais ça semble marcher. j’évoque quelques personnages, je fais lever la main des élèves pour vérifier s’ils ont déjà croisé Louis XVI, Napoléon Bonaparte, je parle des changements de la vie quotidienne liés à l’industrialisation, de l’empire colonial de cette France, 1ère puissance du monde...Je m’emballe un peu, il est temps de passer au cours.

Pour ce premier chapitre, je dois parler de l’identité et de la nationalité. J’ai pris un chapitre d’enseignement moral et civique, cela me semble plus facile pour faire connaissance. Car soyons francs, le sujet n’est qu’un prétexte ! Je pose beaucoup de questions, pas comme prétexte mais pour « atterrir » sur le cours. Des questions très ouvertes pour que tout le monde ait quelque chose à dire. Je repère les « connivents », ceux qui savent exactement ce que le prof attend des élèves, je repère ceux qui cherchent à se cacher (pas de chance, je les débusque), j’apprends quelques prénoms au passage, secrètement fier quand j’arrive à les réutiliser. Je bredouille quelques mots d’espagnol avec un élève qui vient d’arriver, et tente de le rassurer : il va vite progresser, même s’il ne comprend tout pour l’instant.

Et ça sonne. Parce que ça va vite un cours. On se quitte, plutôt contents, eux de moi, et moi d’eux, du moins je le crois. Quelques minutes pour chercher un café et échanger quelques mots avec mes collègues disciplinaires, il est déjà temps de remonter.

En haut, les élèves qui m’attendent sont surexcités, la récré du lundi matin est un grand moment de retrouvailles. Je marque un peu le coup auprès de certains élèves, ça s’annonce sensiblement différemment. Pourtant, on s’habitue peu à peu les uns aux autres. Je reprends gentiment ceux qui ne lèvent pas la main, je tente de poser mes règles : on peut rigoler, mais quand on passe à l’activité, il faut aller vite. Et c’est dur. Je dois passer derrière chaque élève, arracher chaque mot sur le papier, chuchoter la première syllabe qui déclenche le reste, proposer de souligner les mots-clés pour partir de quelque chose. J’ai oublié la méthodologie, pour moi aussi, c’était la rentrée, et je suis allé trop vite. La sonnerie me coupe à nouveau dans mon élan. J’essuie le tableau, un élève, qui sort en dernier, s’approche et me dit qu’il a bien aimé le cours. Peut-être je ne suis pas le premier, mais quelle joie, je suis épuisé, mais heureux.

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