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Quelle formation pour le métier d'enseignant, aujourd'hui et demain?

C'est la question qui m'était posée dans un atelier du congrès de l'Association Fédérative Nationale des Etudiants de Géographie où j'intervenais au nom du SE-Unsa. Une question vaste, pas forcément celle sur laquelle je travaille régulièrement, d'où l'intérêt de prendre un peu de hauteur. Automatisation, "kodakisation", neurosciences, intelligence artificielle, font la une des médias spécialisés, mais que se passe t-il en matière de formation de ceux qui vont former? Pour la France?

Quand on commence à devenir enseignant, qu’est ce qui nous marque ? Et qu’est-ce qui nous manque ? Je vais parler de mon expérience personnelle, de ce à quoi je n’étais pas préparé. Faire face aux colères, aux chagrins, et soi-même, apprendre à cacher les siennes. Quand la discussion avec un parent d’élève part en vrille. Quand pour la première fois on détecte une situation de handicap. Quand on subit une situation de violence extrême en classe. La violence du conseil de classe où on "envoie" un élève dans la voie professionnelle alors qu’il ne le demande pas. Tout ça, ma maîtrise d’histoire militaire ne m’y avait pas préparé. Tout comme le concours de recrutement où j’ai du, à l’oral, présenter brillamment une leçon sur la population mexicaine (sans y être allé) et sur la secte chrétienne du donatisme, en Afrique du Nord, au 4ème siècle (un détail assez inutile de l’histoire mondiale). J’aurais préféré être formé sur la pédagogie, la psychologie de l’enfant et de l’adolescent, la gestion des conflits et l’animation de groupe mais apparemment, en France, ce n’est pas possible, faut peut-être qu’on en discute ?

I°) Une formation en débat

Comment doit-on former les enseignants ? De bons élèves ou des experts pédagogiques ? Des savants ou des didacticiens ? Il faut faire des choix...que j'ai nécessairement un peu simplifié.

- Consécutif vs simultané : faut-il former d’abord aux savoirs disciplinaires avant de savoir comment les enseigner ? En France, en Allemagne, ce sont d’abord de bons étudiants qui passent le concours du second degré. C’est l’enseignement consécutif. En Allemagne, en Finlande, les professeurs du premier degré suivent des études pédagogiques pour enseigner. Stages filés, études de cas pédagogiques, on se prépare pour un métier. C’est le modèle simultané. Ce choix d’un modèle va de pair avec un niveau de formation, le processus de Bologne, à la fin des années 90, prévoyant un niveau de qualification « master » pour construire une « société de la connaissance » dans les pays européens.

- Disciplinaire vs pédagogique : Nos savoirs doivent-ils surplomber les élèves de très haut les élèves pour pouvoir les élever ? Avoir des connaissances vastes et approfondies sur une discipline nous permettent-elles de mieux l’enseigner à des élèves ? C’est un peu l’idée du concours de l’agrégation qui est le modèle de l’enseignement français. Imaginez notamment l’exercice du « hors programme » où il faut tout simplement TOUT savoir en histoire ou en géographie. La Finlande au contraire a fait le choix dans les années 70, 80 et 90 de viser l’excellence pédagogique. Mais même là, quel choix entre théorique et pratique ? L’Allemagne forme les enseignants dans des facultés de pédagogie tandis qu’en Angleterre un enseignant sur 3 est un mentor qui accompagne un nouvel enseignant.

Qui doit former les enseignants ? L’employeur, le ministère de l’éducation ? Une université pour aller plus loin dans le domaine des sciences de l’éducation ? La France a hésité. La réforme de 2009 entérine des IUFM comme écoles internes aux universités en parallèle de la loi LRU. La loi de 2013 a redonné leur autonomie aux ESPE pour définir leur offre de formation. La transformation actuelle en INSPE doit recentrer les contenus de formation. Mais qui doivent être les formateurs ? Les IUFM devaient permettre de rapprocher la recherche pédagogique des futurs enseignants. Les réformes de 2009 et 2019 menées par le même homme veulent redonner plus de place aux enseignants de terrain. Voilà où on est sur les débats, pour simplifier. À coté du type de formateurs, le débat porte aussi sur la part des stages dans la formation, notamment pour les lauréats : un tiers pour les IUFM dans les années 2000, jusqu'à demi pour les INSPE qui se mettent en place dans les prochaines années.

- Et quel concours de recrutement ? Le recrutement des enseignants se différencie des autres cadres de la fonction publique, pour l’instant, et restait centré sur les contenus disciplinaires jusqu’au début des années 2010. Ca évolue. Pour le CAPES, actuellement, on a pour l’admissibilité une épreuve classique de composition et commentaire de documents appuyé sur la connaissance des programmes scolaires. A l’oral on a une épreuve de mise en situation professionnelle (imaginer une séquence) et une épreuve d’analyse de situation professionnelle où l’entretien porte sur la vision du métier d’enseignant. Le projet de nouveaux concours discuté actuellement avec le ministère transformerait l’une de ces deux épreuves en véritable entretien professionnel.

Mais comment peut-on faire tout cela à la fois ? Et bien justement c’est difficile et cela fait débat.

II°) Des réformes qui se succèdent

- Avant 1989 : La formation des enseignants, en France, a d’abord été séparée, selon le lieu d’enseignement. La culture des instituteurs, formés à l’école normale où l’on entrait à l’adolescence, et des professeurs, à l’université, avaient peu en commun. Sans parler des professeurs de lycée professionnel. La création des centres pédagogiques régionaux dans les années 60 devait changer cela pour le second degré, tout comme l’intégration progressive des PEGC issus du premier degré au collège. Le but de la création des IUFM par Jospin à la fin des années 80 est d’unifier le corps des enseignants en les formant ensemble. Mais la séparation restait réelle.


- Le choc de la réforme Darcos (2009) En parallèle de la loi d’autonomie des universités,les IUFM deviennent des écoles internes, pilotées intégrées aux universités, avec la création du master MEEF. On envoie les enseignants dans les classes directement après le concours qui est placé en fin de master. Le modèle consécutif poussé à son paroxysme qui fait des dégâts. EN 2013, la loi de refondation de Vincent Peillon revient sur l’ancien fonctionnement avec un nouveau nom, les ESPE, qui retrouvent leur autonomie, et l’année de titularisation devient le master 2. Aujourd’hui, la moitié des lauréats sont issus des master MEEF et l’autre moitié d’autres masters ce qui amène à penser une articulation différente pour l’année de stage.


- La création des INSPE. Depuis 2017, qui dit nouveau ministre dit nouvelle réforme. Le projet discuté cette année 2018/2019 est de changer les concours d’enseignement progressivement : un pré-recrutement avec un statut d’AED dès la licence 2 à la rentrée 2019 (quelques milliers seulement dans certaines académies et certaines disciplines qui prennent la suite des emplois avenirs professeurs de 2013). La rémunération de ces AED (de 700 à 1000 euros) sera cumulable avec les bourses. En 2020 le nouveau master MEEF se mettrait en place dans les Instituts qui remplaceront les ESPE, après le vote de la loi confiance (INSPE). En 2021 le master 2ème année et en 2022 les nouveaux concours de recrutement. Les stages seront introduits de manière plus progressive : 4 semaines en master 1, un mi-temps en master 2. La réflexion est aussi ouverte sur la formation des néotitulaires et sur la formation continue dans le cadre d’un chantier DRH plus large sur le développement professionnel des enseignants.


Au-delà des lieux, des réformes, quel est l’objectif de la formation des enseignants, en quoi évoluent-ils avec le temps ?


III°) Quels contenus dans une formation ?


- L’encadrement des plaquettes de formation : un référentiel de la formation des enseignants est en cours d’élaboration et permettra au ministère de donner un cadre à la construction des nouvelles plaquettes de formation des INSPE d’ici juillet 2019.


Quelques extraits: les enseignants doivent être « des experts dans les contenus enseignés, et les méthodologies de la transmission", qu’ils doivent "s’approprier l’épistémologie, les contenus et les concepts, les démarches de leur discipline". Qu’ils conçoivent des" situations d’apprentissage riches de sens et de savoir pour tous les élèves". Qu’ils leur donnent "l’envie d’apprendre, de réfléchir, de progresser et de développer leur esprit critique", et qu’ils utilisent à bon escient les ressources pédagogiques et numériques. L’enseignant, d’après ce référentiel, doit "créer un environnement de travail favorable à l’épanouissement des élèves, à leur motivation à leur réussite et à leurs apprentissages". Ils transmettent les valeurs de la république, luttent contre les préjugés et les discriminations, favorisent l’inclusion, développent la confiance en soi chez les élèves, leur autonomie, leur créativité, leur responsabilité, leur capacité à coopérer ou encore à s’orienter. Comment ? Pendant leur formation, par l’analyse de méthodes pédagogiques, l’observation active, la pratique accompagnée, la conception de séquences, l’apprentissage collaboratif, des études de cas, et le développement d’une communauté de pratique professionnelle, entre autres.

Le référentiel s'évalue en 5 niveaux de compétences (il faut atteindre le niveau 2), avec 5 compétences professionnelles, 14 compétences communes qui vont de savoir évaluer les progrès des élèves à coopérer avec les parents d’élèves. Ces compétences et ces niveaux sont classés dans 3 thématiques : enseignant polyvalent, acteur de la communauté éducative et praticien réflexif.

Ce que propose le SE-Unsa : concevoir le métier d’enseignant comme un métier qui s’apprend, à hautes compétences scientifiques et professionnelles. Un métier où l’on construit une culture professionnelle commune, notamment en ingéniérie pédagogique, avec des échanges de pratiques et des formations communes entre cycles et degrés. Un métier où on n’est pas jeté dans un bain glacial comme aujourd’hui, surchargé par le travail pendant l’année de stage où on doit à la fois prendre en charge des élèves, écrire un mémoire professionnel et obtenir son master 2. Une formation à la prise de classe dans les premières semaines constitue un minimum. Un métier sur lequel on pose un regard d’expert réflexif en donnant toute sa place au mémoire de recherche dans la formation. Une formation qui commence avec des modules de licence, se consolide en master, mais ne se résume surtout pas à une année de stage, il faut une formation continuée dans les premières années !


- Les enjeux de demain : Et maintenant que faut-il prendre pour imaginer la formation des enseignants de demain ? La France fera t-elle le choix, comme dans d’autres pays étrangers, de donner plus de place à la pédagogie dans la formation des enseignants ? L’enseignant sera t-il enfin considéré comme un vrai professionnel qui apprend à utiliser sa voix et son corps comme un outil de travail ? Quelle utilisation des neurosciences pour agir de manière plus ciblée sur les apprentissages ? La petite musique du ministère sur les « bonnes méthodes pédagogiques à diffuser » va t-elle nous mener à une automatisation des tâches pédagogiques dans lesquelles l’enseignant ne serait plus qu’un exécutant ?

Le numérique va t-il révolutionner l’évaluation voire « kodakiser » le système éducatif qui aurait manqué un tournant? La proportion croissante de collègues pour lesquels c’est une seconde carrière va t-elle se confirmer  et faire évoluer le métier? L’enseignement, dans une société où la connaissance est à portée de main, va t-elle aller plus loin dans les « soft skills » et tout ce qui ne s’apprend pas à l’école mais qui est si déterminant pour réussir sa vie professionnelle ? Et quid de l’intelligence artificielle ?


En conclusion, au-delà de la formation au métier d’enseignant, on pourrait se poser des questions sur ce métier. Pédagogues grecs, rhéteurs romains, professeurs des universités médiévales, professeurs des lycées jésuites et maîtres des petites écoles de l’ancien régime ont fait face aux chahuts de jeunes dissipés, illustrant un métier qui prenait plusieurs formes, de l’esclave qualifié au prêtre spécialisé en passant par le cadre prestigieux de la fonction publique, qui, en grand nombre à l’assemblée nationale en 1981, donne au premier septennat de Francois Mitterrand le nom de « république des enseignants ». Il est peut-être temps, au-delà des légendes sur la « vocation », de laisser ce métier s’approprier une identité professionnelle, technique, marquée par l’expertise pédagogique, pour une profession, partout en Europe, en mal de recrutement, tout en restant si populaire dans le coeur des gens…

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