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Le Prof - Page 5

  • à la place des élèves

    cancre-1221997758.jpgBeaucoup de mes collègues redoutent cet exercice. La formation continue, c'est aussi, le temps d'une journée, se mettre à la place des élèves. C'était aujourd'hui la première fois que je m'inscrivais volontairement pour une formation. Les fois précédentes, on m'avait convoqué, parce que j'étais PP, ou parce que j'intervenais dans une classe de découverte professionnelle. J'étais volontaire car l'objet du stage m'intéressait: "évaluer des compétences en histoire géographie" c'est une approche professionnelle que j'apprécie, pour donner du sens à mes heures de cours, pour avoir l'impression que ce que je fais est utile et aidera mes élèves tant d'un point de vue scientifique que professionnel.

    La formation était passionnante. Et j'étais content de me retrouver dans la même salle avec 40 collègues d'histoire-géographie, des collègues enseignants avec lesquels j'ai sans doute pas mal d'atomes crochus dans ma manière d'appréhender le monde, dans mes goûts littéraires voire artistiques, et plus si affinités.

    Et pourtant. La formation commencait à 9h. Je suis arrivé avec 5 minutes de retard. 1ère faute. à 10h j'ai commencé à jouer avec mon stylo et je l'ai expédié à deux reprises à l'autre bout de la salle. Comme enseignant, j'aurais apprécié. J'ai revassé, observé mes voisins, rempli mon agenda, trituré mon portable de manière compulsive. L'après - midi, j'ai baillé, et commencé à travailler sur un autre sujet. J'aurais au bas mot ramassé trois avertissements avec un tel comportement dans ma propre classe. Heureusement que je ne connaissais personne dans la salle, sinon j'aurais peut-être bavardé ou envoyé un mot dans une sarbacane?

    Et pourtant, le sujet me plaisait, j'écoutais avec attention de passionnants collègues expliquer comment ils apprenaient à leurs élèves à argumenter, à utiliser des exemples, à s'exprimer à l'oral, comment ils alternaient les techniques d'apprentissage au sein d'une même séquence, comment ils problématisaient les savoirs et rendaient plus sexy l'analyse critique d'un document ou la conception légendaire d'un croquis.

    Et c'est là, comme toujours, qu'on réfléchit au calvaire qu'on fait subir 34 semaines par an, 4,5 jours sur 7 à nos élèves. Les secouer quand ils ne vont pas assez vite, les faire poireauter quand on perd du temps avec un élève récalcitrant, les noyer dans une routine marquée par le sempiternel activité/correction/trace écrite..et s'étonner qu'ils rêvent, qu'ils bavardent, qu'ils se trémoussent, alors que moi-même j'ai changé de position une fois toutes les 5 minutes en moyenne sur une chaise extrèmement dure, omettant seulement de me balancer?

    Alors comme toujours cette formation sera pour moi l'occasion, de me promettre, à nouveau, de mettre en oeuvre une pédagogie différenciée, de projet, un enseignement par compétences, qui fait sens. Puissent les dieux de la pédagogie (et les IPR) m'accompagner dans cette bonne résolution!

  • De l'innovation pédagogique

    pedagogies_piaf.jpgC'est le sujet du stage organisé par mon syndicat dans deux semaines. Nous ne sommes pas là, seulement, pour défendre les conditions de travail des salariés que sont les enseignants. Il s'agit aussi de remettre en question notre outil de travail, le service public de l'éducation nationale. C'était l'objet de la refondation annoncée de la politique éducative de la France. Je l'attends encore.

    La pédagogie n'est pas une science exacte. La matière brute qu'on travaille, les élèves, n'est pas une matière inerte, malléable et docile. L'innovation pédagogique, ce n'est pas quand j'allume mon video-projecteur, ni quand j'achète des bonbons pour pimenter mes cours du vendredi aprem. Mais un peu quand même. Le numérique ne suffit pas à l'innovation pédagogique. Elle est plus large : c'est quand je questionne mes pratiques, c'est quand je proclame l'éducabilité de tous mes élèves, c'est quand je refuse le fatalisme de l'échec scolaire. Ce n'est pas aux élèves qui ne suivent pas d'aller faire un tour dans la voie professionnelle, pour nous laisser dans l'entre-soi social avec les meilleurs élèves, parfois fils d'enseignant eux-même. C'est quand nous changeons nous-même notre métier, quand nous laissons tomber la blouse noire, quand nous descendons de l'estrade.

    L'innovation pédagogique s'étend sur de nombreux champs déjà évoqués, et notamment l'évaluation. C'est un débat connu, les classes sans notes se multiplient. Mais le débat sur la note est simplificateur : il faut montrer aux élèves ce qu'ils savent faire, mettre en avant leur réussite, souligner leurs progrès, pour remédier à leurs difficultés, de manière individuelle. Pour cela, il faudrait que je sois capable de penser mon cours à plusieurs niveaux, de permettre aux élèves qui vont trop vite d'approfondir, et de prendre plus de temps avec ceux qui vont moins vite. Ce n'est pas le cas.

    C'est changer la manière de faire cours. Une question d'outil : La France n'est pas encore entrée dans l'ère numérique, c'est un chantier annoncé de Vincent Peillon. Et y a du boulot, quand 5% des enseignants utilisent le numérique tous les jours, et 21% au moins une fois par semaine. Une question de moyens quand le taux d'équipement en video-projecteurs est deux fois moins élevé en France...que sur l'île de Chypre. Une question de locaux, aussi, on y reviendra pendant les élections régionales. Mais changer la manière de faire cours c'est aussi changer sa nature : développer la coopération plutôt que la compétition, instiller du jeu (les fameux « serious game »)...

    L'innovation pédagogique, d'après Philippe Meirieu, c'est dépasser des problèmes : plutôt que de chercher des boucs emissaires, de se culpabiliser quand ca va mal, on tente le « tatonnement expérimental » dont parlait Célestin Freinet il y a près d'un siècle. Soyons réalistes, les obstacles sont nombreux. Le système éducatif nous offre pour l'instant peu de ressources, reste le bricolage. L'organisation des établissements favorise peu la coopération, le partage entre enseignants. La formation des enseignants a jusqu'ici omis la question des apprentissages des élèves (apprendre à apprendre) et des difficultés qui allaient avec (les fameuses -dys). Tous ces enjeux restent syndicaux, politiques, plus que professionnels.

     

    Pour l'instant, il faudra donc compter sur les volontaires, ceux qui tentent d'utiliser les reseaux sociaux pour des cours de « twitterature », suivant l'exemple du Royaume-Uni, ceux qui réfléchissent à l'utilisation du smartphone en cours, ceux qui se lancent dans la classe en ilôts, comme en Finlande. Et profiter du soutien institutionnel nouveau : le conseil national à l'innovation, la banque de données numérique annoncée, l'élan novateur peuvent avoir un impact de long terme. Au Québec, la pédagogie de projet fait partie de la formation des enseignants. Au Danemark, l'utilisation de l'outil numérique au quotidien est obligatoire. En Nouvelle Zelande, les enseignants questionnent l'efficacité des méthodes pédagogiques sur la réussite des élèves. En France, notre système ne fait pas que reproduire les inégalités sociales. Il les amplifie. A qui la faute ? Aux élèves, aux enseignants...ou au système ?

  • Comment je bidouille mes cours

    feodalite.jpgJe ne sais pas si je suis un très bon prof. Pourtant, j'étais un très bon étudiant en histoire. Pourtant, j'ai lu le numero des cahiers pédagogiques consacré à « enseigner en classe hétérogène ». Pourtant, j'ai bénéficié de quelques heures de cours en IUFM pour apprendre à préparer mes séquences. Mais quand même, cet après-midi, attablé à la cafeteria des master histoire à la fac Saint-Charles, à Montpellier, je galere. Et à la fin des vacances, il faudra bien que j'ai fini de préparer mes cours (je n'ai pas pu pendant l'été, étant remplacant, je ne savais pas quelle classe j'aurais).

    Dans un système idéal, pour lequel je me bats syndicalement et politiquement, je ne serai pas seul face à cette tâche : chaque année, un temps serait dédié au travail d'équipe pour préparer, entre profs d'histoire-géo, des progressions communes, partager les ressources pédagogiques et les bonnes idées, au sein de l'établissement. Dans mon système idéal, ma formation d'enseignant m'aurait amené à passer la moitié de l'année sur une initiation à l'ingéniérie pédagogique : comment préparer des modules d'apprentissage, des modalités d'évaluation de compétences, en imaginant une progression sur toute la scolarité obligatoire. Dans mon système idéal, les programmes concus globalement m'amèneraient à travailler avec les profs d'autres matières pour donner du sens à nos savoirs : je préparerai ma séance sur le féodalisme avec mon collègue de francais qui bosse peut-être sur la littérature médiévale.

    Mais nous sommes en 2013, la refondation patine, et je suis bien seul pour préparer mes cours, guidé seulement par ma passion d'histoire et mon empathie pour mes élèves, visant à ne pas trop les ennuyer.

    Fonctionnaire (et serviteur) de l'état, j'applique des programmes qui font partie du bulletin officiel de l'éducation nationale. Alors si le ministre veut que j'explique à mes élèves ce qu'est une seigneurie en étudiant « les conditions de vie et de travail des communautés paysannes et de l'aristocratie foncière ainsi que leurs relations » je m'arrange comme je veux, mais ils doivent, au bout de deux semaines de cours, et d'une séquence de six heures, avoir assimilé cette question. J'ai quelques précisions dans les programmes : le cadre, c'est la France, les documents, c'est des œuvres d'art, l'entrée, c'est l'exemple d'une seigneurie. Sur le site eduscol, j'ai même quelques conseils en deux pages : quels exemples je peux utiliser, de quoi je dois parler, quels ouvrages de référence je peux utiliser, les erreurs à éviter...et sur le site académique de l'inspection, j'ai même quelques exemples de séquences. En Pdf, mes collègues tiennent aux droits d'auteur.

    La seigneurie, ce n'est qu'un quart de ma séquence sur l'occident médiéval. Une heure 30 pour expliquer le féodalisme. Quand je ferme les yeux pour réfléchir, je vois le petit schéma qu'on m'avait enseigné en cinquieme avec le moulin, le château à machicoulis, les tenures...dans ma tête, je m'imagine assez bien une seigneurie. La lecture d' « un monde sans fin » de Ken Folett et de « Fortune de France » de Robert Merle me permettent aussi de m'imaginer vivre comme un vilain, ou comme un chatelain. Surtout, mes cours d'histoire médiévale m'ont laissé de vagues souvenirs. Les grands défrichements, l'émergence du pouvoir banal, l'évolution de l'hommage...mais à partir de ces images d'adoubement, de scènes de violences, de festins aristocratiques...Comment intéresser mes 28 charmants élèves de cinquième à ce phénomène social et politique qui date de 1000 ans et qui n'a aucun ancrage dans la vie quotidienne ?!

    Je n'ai pas étudié la pédagogie, mais j'ai quelques principes : d'abord varier les rythmes de ma séance entre récit, travail sur document, temps ludique...ensuite, varier les situations d'apprentissage : à l'écrit, passive, active, à l'oral...enfin, penser à ce qui doit rester. La notion phare. Le paragraphe qui résumera tout.

    Mon plan (mais j'en ai pour quelques heures de préparation hein), c'est de commencer par une petite remise en contexte historique et géographique. Imaginer le paysage local il y a 1000 ans : Narbonne et ses 5000 habitants, les petits villages d'où viennent mes élèves résumés à des maisons fortifiées. Que seraient mes élèves ? 3 habiteraient en ville, le reste à la campagne. 1 serait noble, 24 seraient paysans, avec deux artisans et un commercant. Sans parler de l'espérance de vie. On vit en occitanie, le seigneur est à Moussan, le chef suprême qui possède tout, c'est le vicomte de Narbonne.

    Ensuite, j'aimerai bien qu'on planche un peu sur des sources de type différents : enluminure, archéologie, vitraux, chartes, pour effleurer la vie quotidienne des paysans et des seigneurs. Mais mon grand projet c'est de distribuer une fiche de personnage et de leur proposer une mise en scène pour la fois prochaine : en distribuant des rôles de seigneur, de page, de valet, de servante, de paysans, d'artisan et de chapelain, vus dans les documents précédents...tenter de leur proposer, l'heure suivante, un théâtre d'improvisation, la classe devient le jeu de rôle d'une seigneurie où certains ont une mission, aux autres de s'adapter. Voilà sur quoi je travaille.

  • "faut arrêter avec le collège unique!"

     C0201 - college Baba Simon.gifQuand je fais des permanences en salle des profs, en plus d'informer mes collègues sur les subtilités mercantiles du coût de tel poste en points dans notre merveilleux système de mutations...il m'arrive de discuter du système éducatif.

    La refondation de l'école républicaine lancée par Vincent Peillon n'est pas forcément bien connue. Les rythmes scolaires ont fait l'actualité, mais les enseignants ont à peine entendu parler de la formation des enseignants. Seuls quelques-uns savent que la refondation s'interesse aussi à l'orientation, au développement du numérique, voire à la liaison CM2/sixième. Ce qu'ils ont bien vu en revanche, ce sont les créations de postes qui vont éviter à aux collègues arrivés récemment d'avoir des compléments de service ailleurs, et de devoir aller chercher des chaises dans les classes d'à côté avant de commencer les cours, en faisant (un peu) baisser les effectifs des « divisions ».

    J'en reviens à mon titre. Quand je discute avec des collègues de leur vie quotidienne, de notre métier, une certaine souffrance ressort de suite, notamment dans les établissements un peu « difficiles ». Les élèves qu'on doit exclure à chaque cours, les conseils de discipline qui tardent à se réunir, les insultes qui font mal et exaspèrent, les rendez-vous avec les parents qui déçoivent, voilà ce quotidien d'un prof de collège. L'innovation pédagogique, l'interdisciplinarité, l'inventivité dans les formes d'évaluation ont souvent le dessous quand les enseignants ont envie de parler de leur métier.

    Dans la discussion, autour de la table, avec plusieurs enseignants, l'un d'eux dira souvent « faut en finir avec le collège unique !! ». Il n'osera parfois pas développer.  « Y en a qui n'ont vraiment pas leur place ici » ! « Y en a qui sabotent le cours ! ». En 4eme, en 3ème, les élèves qui dès la 6ème et la 5ème ont décroché, sont arrivés avec des difficultés, ont accumulé les lacunes, deviennent difficilement contrôlables. En vrai, ils ont conscience qu'ils ne correspondent pas à nos canons d'élève modèle et que notre système éducatif entièrement tourné vers la filière générale du lycée et les classes prépas n'est pas fait pour eux. A la fin de la journée, je suis moi-même déçu quand j'ai passé la moitié du temps à relever des carnets, et quelques minutes seulement à questionner le déclenchement de la révolution industrielle...

    Alors certains pensent que les élèves « dissipés » feraient mieux d'aller en apprentissage. Ils plébiscitent les classes de niveaux, car ils n'aiment pas les classes hétérogènes. La moitié de leurs appréciations sur les bulletins indiquent que les élèves ne travaillent pas assez. En conseil de classe, ils proposent systématiquement la voie professionnelle pour les élèves qui n'ont pas la moyenne. Peu importe qu'en faisant cela ils renforcent les inégalités et la reproduction sociale. Les fils d'ouvriers seront ouvriers et les fils de cadres seront cadres. Mais est-ce vraiment la finalité du système éducatif, donner plus d'attention...à ceux qui n'en ont pas besoin ?

    Je ne partage pas leur avis, et j'ai du mal à les convaincre. De quoi ? Que le collège est un système fou, où un élève empile des heures trop courtes sur des journées trop longues, passent de la physique à l'histoire après du sport sans que les savoirs enseignés aient un lien entre eux. Que la classe est un espace mal agencé, concu pour le cours frontal, magistral, et pas pour l'interactivité. Que la position assise est difficile pour un adolescent, obnubilé par l'image qu'il renvoie et sa place dans le groupe, dans un rapport conflictuel aux adultes.

    Quand j'en viens aux propositions, ils sont intéressés mais trouvent cela un peu utopique. Noter la progression et la réussite, apprendre à enseigner à des élèves différents en s'adressant à toutes les formes d'intelligence, imaginer des progressions communes pour donner plus de sens aux matières, tout cela, au moins, peut se faire à l'échelle d'un établissement. Mais changer la manière d'enseigner, d'évaluer, d'orienter, cela exige de nouvelles formes d'architecture scolaire, des équipements, de nouvelles définitions des services enseignants, un débat sur les matières enseignées au collège et sur leur contenu : pour moi, la géographie, les lettres, les mathématiques, toutes les disciplines doivent avoir une dimension plus pratique, plus applicable, plus professionnelle, pour que l'orientation professionnelle puisse être un choix banal, un véritable choix, face à une filière « générale », « académique », qui aurait d'autres finalités. Et tout celà demande une vraie REFONDATION.