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Le Prof - Page 9

  • Dos au mur

    En-classe_432_320.jpgDans la vie normale, quand, dans une pièce, vous parlez et que personne ne vous écoute, vous partez en claquant la porte. Pas dans mon métier. Etre prof, c'est être dos au mur. Je ne peux pas claquer la porte. Au-delà, on ne trouve qu'un précipice, et au fond, l'hydre monstrueux de la médiocrité et du renoncement. La porte n'existe pas, ni les fenêtres non plus, il faut faire face. Avec froideur, désinvolture, alors qu'un échec vous touche au plus profond de vous-même.

    Officiellement, j'enseigne l'histoire et la géographie. Quand j'ai des difficultés avec une classe, j'ai quelques paravents qui pourraient soigner mes blessures d'amour-propre. Mes élèves pourraient être bêtes, mon collège, pourri, mon programme débile (j'avoue, étudier une zone industrialoportuaire c'était pas passionnant)...Mais ces prétextes ne marchent pas, mon métier consistant justement à dépasser ces défis. Mon échec à maitriser parfaitement ma classe, comme dans les images d'Epinal, pourrait être le fait d'un système éducatif désuet, d'un manque de formation, ou encore des suppressions de postes qui gonflent les effectifs des classes. Et, à vrai dire, l'ambiance des classes est sans doute un réceptacle de tous ces phénomènes.

    Mais ce qui se passe à chaque heure entre une classe et un professeur est une relation intime. Sans témoin. Les murs étouffent les silences, les cris et les rires. Parfois, elle fonctionne à merveille dans une émulation pédagogique qui allie initiation méthodologique, curiosité thématique et plaisir d'enseigner. J'ai vécu ces moments avec ravissement, et j'en vivrai d'autres. Parfois, la morne monotonie du cours scande le temps de l'alternance cours dialogué / activité / correction. Et parfois, plus rarement, c'est la guerre. C'était le cas aujourd'hui.

    Etre prof, c'est un peu être cuisinier et préparer plusieurs plats dans une vingtaine de casseroles dont chaque feu est d'une intensité différente. Ou plutôt, c'est être capitaine d'un navire, commander la manoeuvre. Et parfois, les commandes ne répondent plus. Le vent, brouhaha des bavardages, n'est pas dompté. Les matelots indisciplinés font la grève et bloquent les manoeuvres, les activités, quand les contremaitres, les meilleurs élèves, lâchent leur capitaine et ne participent plus. La coque bat la vague, le cours ralentit, le doute, comme un silence dans la tempête, se fait assourdissant. Le bateau craque et heureusement...Les vacances arrivent.

  • Des tables, des chaises, du bruit

    education,prof,pedagogieQuand je sors de cours, j'ai les oreilles qui bourdonnent. Je rentre dans la voiture, je mets la radio à fond et je revis méticuleusement toutes les erreurs que j'ai fait. Les bons moments aussi, quand il y en a. Dure, cette rentrée. Dur le retour sur l'estrade. Pour un cours qui se passe bien, trois où je rame. Ne pas s'affoler. 5 doigts levés, 10mn qui restent pour 3 exercices, mais tout va bien. Je n'ai pas fini l'appel, j'ai trois polycopiés à distribuer, mais tout va bien. J'ai 3 carnets sur ma table, deux bavards qui me narguent, 30 degrés au thermometre dans une salle plein sud mais tout va bien.

    Quand je sors de cours, mon corps, mon pas sont encore raidis. Sur l'estrade, chaque geste est lent, posé, je n'ai pas le droit à l'erreur. Je vais me répéter, mais j'ai toujours les mêmes regrets: pas assez de sens, pas assez de hauteur, pas assez de clarté dans les consignes, de logique dans les enchainements. Des erreurs de débutant. Mais comment s'imaginer qu'on puisse être un mauvais prof. Voire pire, passable, moyen. Dans ma classe de PP, ca se passe pas forcément bien. Je m'appuie sur le dernier carré des bons élèves, les trois qui acceptent encore de lever le doigt. Il y a deux ans, à Massy, ils levaient tous la main. Celà m'attriste. Je vais devoir les récupérer un par un. Pour celà, surprise pédagogique, préparation millimétrée, terreur ciblée doivent être employés à bon escient.

    Mais je suis si fatigué. Decu aussi qu'ils ne me laissent pas faire mon travail. M'éclater comme les précédentes années. A chaque activité, je dois mettre chaque élève un par un au travail: "ton livre à la bonne page!" "tourne la page de ton cahier" "prends ton stylo"...Ils n'ont pas envie, et ca me déprime. Le silence, je l'ai, au bout de 5mn, mais que de temps perdu.

    Mais, je vous rassure, je ne baisserai pas les bras. Trois heures demain pour créer la surprise, reprendre la main, mener le jeu et, pourquoi pas, espérer que pour eux aussi, ce sera la meilleure heure de la journée.

  • Donner du sens aux "Lumières"

     

     

    Louis_XV.jpgFinie l'Europe et le monde, les routes maritimes et les empires coloniaux, la traite et l'esclavage. J'attaque les "Lumières", et comment ne pas vouloir faire une bonne lecon sur cet épisode majeur de l'histoire mondiale? L'égalité, la liberté, la démocratie ont pris tout leur sens au XVIIIème siècle. Toutes leurs allégories et toutes leurs incarnations aussi. Sur quelles oeuvres s'appuyer pour parler de ce mouvement intellectuel, artistique et littéraire? Quels épisodes, quels évènements aborder en priorité pour illustrer le triomphe de la raison sur l'ignorance? Le programme de 4eme propose de s'intéresser aux philosophes et à l'encyclopédie, au rôle des scientifiques..Je me suis donné deux heures, et ca va très vite...

    J'ai choisi pour mon premier cours d'étudier le tableau de Louis XV en costume de sacre. Les choix du manuel m'ont guidé. La monarchie absolue est personnifiée et c'est l'occasion de décrire ses fondements, que les lumières cherchent à détruire. Le récit de l'affaire Calas était pour moi le moyen de parler de tout ce que les lumières combattent: l'intolérance, l'injustice, l'obscurantisme, l'absurde torture...je n'y suis pas encore mais je dois trouver le moyen de poursuivre mon étude de fil en aiguille: parler de Voltaire, parler du traité contre l'intolérance, travailler sur les despotes éclairés, sur la monarchie anglaise, sur les salons et les cafés, et enfin, s'intéresser à l'encyclopédie.

    Au-delà de ce cheminement, en deux heures, l'idée serait de triturer des documents de type différent pour appréhender les idées des lumières, ses vecteurs, ses voyages et ses lieux. Mais il faudrait que je m'élève, sans anticiper sur la révolution francaise ou meme sur celle d'Amérique, les idées des lumières se déplacent à une vitesse vertigineuse. Première difficulté. La conclusion sera une transition vers le prochain chapitre d'éducation civique: les libertés. mais au-delà du récit, des documents, des cartes et des oeuvres, comment faire vivre cette émulation intellectuelle si vaste et à la fois si limitée aux milieux privilégiés; comment communiquer et faire sentir l'élan progressiste, optimiste qui se propageait dans les salons?

  • doute didactique

    Aurelie a raison, j'avais gardé en mémoire les bons souvenirs de mon métier. J'avais oublié que comme un médecin ne sauve pas des vies tous les jours, un professeur ne change pas celle de ses élèves tous les matins. J'avais oublié le vacarme que provoquaient 10 chuchotements conjugués, l'angoisse du flottement entre deux activités, le stress de la parole à distribuer quand 10 doigts se lèvent, en mode conférence de presse à la maison blanche.

    pédagogieJ'avais oublié certains détails, qui font qu'aujourd'hui, j'angoisse à l'idée de faire partie de ces profs brouillons ou dépassés, ennuyeux ou...oubliés. 3 ans d'ancienneté, et toujours ces erreurs du débutant. Mes proches me croient laxistes et me ressassent des lieux communs « tu dois avoir plus d'autorité, tu dois sévir au moindre mouvement, les élèves aiment les profs justes et sévères... » Quelles belles images d'Epinal des instituteurs respectés qui contaient l'histoire de France, des grandes batailles et des grands hommes, restées dans les mémoires de ceux qui étaient assis sur ces mêmes bancs que je contemple, derrière mon bureau. Ils croient que je rêve popularité peut-être? Bien que la vie sur l'estrade fassent de nous des bêtes de scène, je rêve seulement d'éveiller la curiosité. Et si possible, donner une chance à ceux que l'Ecole rejette.

    Sauf que sur l'estrade, les problèmes sont différents. J'ai retrouvé mes petits réflexes pratiques, professionnels, la gestion de l'espace...mais je fais des erreurs. Je commence une activité alors qu'il ne reste que 10mn, j'oublie à la rentrée d'indiquer que le cours sera noté à droite et les titres en rouge. J'essaie d'être fidèle à mes convictions: travail de compétences avec les documents et bientôt à l'oral, activités alternées en cours du récit aux questions...mais c'est fade. Quel gachis de ne pas arriver à raccrocher le commerce colonial à la mondialisation. Quelle défaite de ne pas faire réfléchir mes élèves sur les libertés en bossant sur l'esclavage. Et si j'arrivais à les ennuyer en parlant des lumières? Ce serait le ponpon.

    Vos profs justes et sévères, vous les écoutiez parce que leurs cours étaient intéressants. Faire taire une classe par le regard, quelques carnets relevés, des mots brefs, une attitude théatrale, je peux. Mais quand le cours ne fait pas sens, le charme (le bluff?) est rompu. Je rêve que mes cours éveillent l'intérêt des ces adolescents des petits villages du Narbonnais.

    Mais pour pouvoir aider les challengers de la reproduction sociale, pour pouvoir traiter les difficultés individuelles, il faut passer par le respect des règles collectives, imposées, et punir quand un élève prend la parole sans la demander, se lève quand ce n'est pas prévu, réplique à une consigne, se dispute avec un autre. En même temps, il faut assurer le service administratif: les absences, les carnets, l'infirmerie, les élèves qui reviennent de la vie scolaire, les papiers à distribuer. Avant tout, il faut faire travailler ceux qui en ont envie, distribuer la parole en faisant participer le plus de monde. Arpenter les endroits chauds, les angles morts de la classe. Et cela prend du temps, et ferait parfois presque perdre de vue le fait que j'enseigne l'histoire et la géographie, que ces petits chapitres soulignés en rouge sont des clés, fragmentées de la comprehension du monde.

    Je ferai de mon mieux. Pour faire mentir Bourdieu.