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décroissance

  • Avec Latouche, je décrois!

     decroissance.gifProfesseur d'université, Serge Latouche est le chantre d'un concept, la décroissance, qui remet en cause la croissance économique, ses critères, ses objectifs, ses conséquences. Ce "traité pour une décroissance sereine" (2007) est son troisième ouvrage, après "survivre au développement" et "le pari de la décroissance", à ce sujet, qui fait débat au sein de la gauche. Face à la crise sociale, politique, environnementale, et évidemment économique portée en germe par le capitalisme, le développement durable suffit-il pour sauver la planète? La définition de nouveaux critères pour définir la croissance suffira t'elle à assurer l'essor d'un nouveau modèle de développement? Le choix que font les partisans de la décroissance va plus loin: changer profondément les modes de production et de consommation, revoir de fond en comble les valeurs portées par la société! Vaste programme, disent certains qui dénonceront cette lubie moyen-ageuse qui nous ramenerait à la bougie et aux charettes, ou, ce qui est plus pertinent, équivaudrait à expliquer aux pays du sud qu'ils n'ont pas le droit d'accéder au niveau de vie des pays du nord.

    Ils en ont le droit, mais la Terre n'en est pas capable, puisqu'il faudrait 9 planètes et leurs ressources pour permettre aux 7 milliards de terriens d'accéder au niveau de vie des Américains. Alors que faire? Le but pour la gauche, c'est de décortiquer ce concept, de s'approprier ses arguments, et surtout d'en enrichir le débouché politique en repensant la notion de développement, en donnant un contenu à la société solidaire qui se substituerait à la société de consommation.

    Quels sont les ressorts de la société actuelle tel que Latouche les décrit en s'appuyant sur Baudrillard, Gorz et Kempf? l'addiction à la croissance à travers "la publicité, qui crée le désir de consommer, le crédit qui en donne les moyens, et l'obsolescence(...) qui en renouvelle la nécessité". Latouche définit l'ennemi numero 1, la publicité, deuxième budget du monde (après l'armement) avec 500 milliards dépensés chaque année pour envahir tant l'espace privé que l'espace public.

    Latouche définit d'ailleurs les 9 R qui permettront de passer de la société de consommation à une "société conviviale": "réévaluer" pour que l'homme soit plus un jardinier de la nature que son prédateur, en changeant les valeurs de la société. "Reconceptualiser"  ou encore "restructurer" est plus interessant: quelle reconversion de l'appareil productif au service des nouvelles valeurs de la société conviviale? Un exemple concret est proposé: transformer les moteurs de voiture en récupérateur d'énergie. L'auteur propose de redistribuer les richesses entre les générations, entre les classes, et surtout entre les continents et aborde la problématique essentielle de la dette écologique. Il veut "Relocaliser", "réduire" en indiquant un nombre marquant: 80% des biens produits ne sont utilisés qu'une fois. L'auteur évoque aussi la question du recyclage, notamment à travers l'exemple vertueux de l'entreprise Xerox qui recycle tous les composants usagers.

     Certains aspects du discours de Latouche sont plus discutables: Doit-on empêcher les gens de voyager alors que la majorité des Francais, par exemple, sont exclus du droit aux vacances? Doit-on organiser les décisions et la relocalisation des activités autour de bio-régions de proximité (p72) qui semblent occulter le rôle nécessaire des états, des organisations continentales et internationales, pour organiser la société...au profit du projet des "communes" cher aux anarchistes! La définition de "besoins acceptables" (p86) ne va t'elle pas à l'encontre des libertés individuelles? L'auteur en est conscient, puisqu'il dénonce le danger d'une solution "autoritaire" à la crise écologique.

    Pour autant, au delà de ces questions nécessaires, l'auteur propose des moyens pour mettre en oeuvre cette "utopie concrète", comme il qualifie la décroissance. Il explique, à travers l'exemple des Etats-Unis en 1942, que la reconversion rapide d'une économie nationale est possible. Il démontre que des nouveaux secteurs d'emploi apparaitraient pour économiser l'énergie, isoler les logements, pour le recyclage ou la reforestation. Il propose de pénaliser les dépenses de publicité, de taxer le travail des machines, mais ne parle à aucun moment de la question libre-échange/protectionnisme. Il dessine une société du temps libéré où le loisir, libéré de la consommation, permettrait à tous de créer, d'échanger, d'agir comme citoyen, et serait tout aussi considéré qu'un travail de plus en plus aliénant.

    En conclusion, le chantre de la décroissance a le mérite de la clarté: il ne s'accomode ni du capitalisme...ni du développement, et notamment de son nouveau modèle porté par les socialistes. L'auteur, avec les systèmes d'échange mutuel, la monnaie de service, l'autoproduction, remet en cause l'économie, tout simplement. Comme socialistes, nous pouvons nous retrouver dans l'analyse d'un monde, d'une économie, d'une société qui marche sur la tête. Nous pouvons nous inspirer de propositions fortes pour restructurer l'économie et repenser la société à travers une nouvelle politique du temps. Mais en centrant tant notre analyse que nos propositions sur une puissance publique qui organise et régule ce monde, nous nous éloignons du chemin des décroissants. Reste, avec eux, à développer des aspects encore trop flous de cet ouvrage: Au delà de la dette écologique, quel avenir pour les suds? Si la croissance est néfaste, si le développement est discutable, alors quelle évolution pour la société du temps libéré?