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guerre d'algerie

  • enseigner la guerre d'Algérie...

    harkis_03.jpgLes profs d'histoire ont la chance et l'illustre honneur d'enseigner sur des terrains très meubles voire mouvants, les sujets sensibles...On est sensé trancher des débats, faire vivre la mémoire des gens et surtout faire plaisir à tout le monde. Le problème c'est qu'un bon historien tend à rechercher la complexité, la profondeur d'un fait historique. Et le prof d'histoire, même devant sa classe, quand il attaque un sujet sensible, a tendance à reprendre son sac d'étudiant, à retrouver ses  vieilles habitudes de nuance et d'analyse prudente....

    Après la IVème et la Vème république, j'ai donc voulu ce matin creuser plus en détails la guerre d'Algérie. Sujet croustillant pour le petit fils de pieds noirs que je suis. Sujet chaud, où je savais devoir peser mes mots. J'avais peu de documents pour m'aider malgré mes recherches: un petit tableau sur niveau de vie des communautés musulmanes et européennes en 1954, un communiqué du FLN le 1er novembre 1954, quelques discours de De Gaulle et quelques photos sur le sort réservé aux musulmans par l'armée française.

    Bon.

    Comment j'aurais voulu faire? (car évidemment j'ai tatonné, et ma troisième troisième aura la chance d'avoir un cours un peu testé)...Une petite introduction de rappel de la colonisation, du grand empire colonial français mais vraiment petite. Pour l'Algérie, une allusion à ces beys et deys, vassaux d'un empire ottoman bien incohérent. Et enfin 1954. Un tableau. Peindre l'"Algérie de Papa", celle d'Albert Camus, un morceau de France bien méditerranéen, avec ses gros et ses petits colons, et 9/10 de la population exclus d'un point de vue économique, politique et social. Celà me semble une bonne base. Faire allusion, peut-être, aux tentatives dites "libérales" pour l'égalité des droits, la loi Blum Violette par exemple. Après, j'entre inévitablement dans les terrains broussailleux du subjectif et du travail d'historien. En bon prof qui n'a pas l'esprit ailleurs j'aurais dû bosser un peu ma bibliographie...1958 de Winock suffira.

    En 1954 donc, chers élèves, rien n'est joué. Quand les attentats eclatent, quand un instituteur est la première victime de la guerilla du FLN, dans le massif des Aures, la question algérienne n'en est pas une pour le gouvernement français. Les émeutes de Setif auraient dû être un signal, elles ont eu le tort de se dérouler en mai 1945. La question algérienne sera donc un simple problème de maintien de l'ordre avant de devenir une crise internationale, un conflit qui divise la société, les partis, la population française. D'abord, en 1954, la majorité de la population algérienne ne pense pas à l'indépendance. Des organisations la réclament, mais la vraie question, c'est la question électorale, celle du double collège, qui déchaine les passions: Quand les musulmans représentent 9/10 de la population, peuvent ils accepter d'être reléguer à 50% des assemblées départementales et municipales lors d'élections souvent truquées?

    Ca c'est la vraie question qui divise les colons et même les élus, entre libéraux et conservateurs. Un clivage qui traverse les partis.

    La Guerre d'Algérie, j'ai l'impression, n'est pas au début une guerre entre une Algérie revendicatrice et une France colonisatrice. Ce serait trop simple. Existe t'il d'ailleurs un sentiment national, algérien dans ces anciennes principautés barbaresques? En quoi un oranais a plus en commun avec un algérien qu'avec un tunisien? Je pose la question. La Guerre d'Algérie sera donc d'abord un combat pour l'égalité des droits pour certains, et de manière minoritaire, pour l'indépendance. Puis plus largement il oppose partisans de l'Algérie française, de l'intégration, aux partisans de l'indépendance ou d'une large autonomie. On retrouve ce débat dans les discours de De Gaulle sur l'autodétermination. C'est un premier niveau de difficulté. Le deuxième niveau qui a définitivement embrouillé mes élèves ce matin, c'est que le conflit divise les Européens et les Musulmans. Des harkis musulmans se battent, parfois aver ferveur, aux côtés de l'armée française en Algérie, ils connaitront un terrible sort. De l'autre côté, en France et en Algérie, des "porteurs de valise" européens soutiennent  le combat de l'Algérie indépendante. Il existe un troisième niveau de complexité mais je ne l'ai pas atteint: le conflit divise le mouvement indépendantiste algérien, entre Fehrat Abbas et Ben Bella par exemple, il me semble, tout comme il divise les partis politiques français, non seulement entre eux mais en interne: le PSU n'a pas le même avis que la SFIO sur la question algérienne, tandis que Debré et Soustelle, s'ils agiront différemment, ne sont pas d'accord avec la politique algérienne du général de Gaulle.

    Sans rentrer dans les complexités des accords d'Evian ou des pressions internationales sur la France, il faudrait évidemment aborder Sakhet, le bombardement de l'armée française en Tunisie qui menace d'internationaliser le conflit, ou encore les putschs d'Alger, ou enfin la question militaire, celle d'une armée qui mène une "guerre psychologique", torture et construit des écoles. L'histoire est complexe. La Guerre d'Algérie est complexe. Enseigner est complexe. Mais là, on atteint des sommets!